Le manque de sommeil : le nouveau mal du siècle ?

14 h 13 min dans Tribune par Jean-François

Il y a cent ans l’homme dormait en moyenne neuf heures par jour. Aujourd’hui, il ne passerait plus que six à sept heures sur l’oreiller. Essentiel à la qualité de la vie, le sommeil semble poser problème dans une société vouée à la productivité et à la performance et au sein de laquelle les révolutions technologiques modifient notre rapport au monde et à nous-mêmes.

Bien dormir c’est souvent pouvoir récupérer physiquement et psychiquement : le sommeil est essentiel au bon fonctionnement de l’organisme, permettant au système cérébral et au corps de se régénérer. Il est de plus en plus montré du doigt, considéré comme une perte de temps ou un acte de paresse…

On a estimé, il y a quelques années, qu’un être normalement constitué devait bénéficier en moyenne de huit heures et quart de sommeil chaque nuit pour être en forme. Mais la durée idéale de sommeil est celle qui permet à chacun de se sentir reposé et d’avoir un bon fonctionnement la journée. Elle varie, en fait, d’un individu à l’autre, la tendance étant tout de même à un raccourcissement du temps de sommeil quotidien. Selon les dernières études, le quart de la population française dort tout au plus six heures par jour. Aux États-Unis, la durée moyenne du sommeil serait en chute libre avec moins de six heures par jour.

Il est clair que les obligations professionnelles (3×8, horaires décalés, service 24h/24), le développement des nouvelles technologies, la consommation constante des mass media et les appels du pied quotidiens de la société des loisirs influent négativement sur notre rythme de sommeil, et du coup, sur notre équilibre biologique. Combien sommes-nous à sentir monter le coup de pompe durant une journée de travail classique ? Manque de vigilance, baisse des performances, manque de concentration, somnolence excessive… Près de 70 % des travailleurs postés disent avoir des problèmes de sommeil et souffrir de phénomènes proches du décalage horaire. L’absentéisme lié au manque de sommeil concernerait 8% des actifs en France.

Lire les résultats de l’enquête SOFRES-ISV de 2004Lire les résultats de l’enquête SOFRES-ISV de 2004


L’enquête SOFRES-ISV de 2004 révèle que sept personnes sur dix ressentent des périodes de somnolence dans la journée, 6 % disent qu’il leur arrive de somnoler au volant. Presque du quart de la population française serait sujet aux endormissements involontaires pathologiques ; le tiers de ces individus pouvant être considéré comme atteint de somnolence sévère.

Une société qui souffre de son manque de sommeil 

http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/18/46/70/dort.gifOutre la fatigue, le manque ou la privation de sommeil entrainent souvent la somnolence excessive responsable, par exemple, de 20 % des accidents de la route. Sur les 2,5 millions de personnes concernées – soit 8 % des Français, tous les âges se retrouvent. Les jeunes semblent cependant plus fragiles face à la privation de sommeil : en 30 ans, ils ont perdu deux heures de sommeil par jour.

Les méfaits d’un manque de sommeil peuvent se traduire par la dépression, l’irritabilité accrue, l’instabilité psychomotrice ou la perte d’attention et de concentration. Certains jeunes éprouveraient même du mal à assumer leurs actes. Une étude menée en 2005 auprès de 520 collégiens en classe de Sixième a montré que l’altération des résultats scolaires pouvant conduire à l’échec scolaire était souvent liée au manque de sommeil.


Des répercussions graves


Les chiffres récents qui figurent dans le rapport remis en 2006 à Xavier Bertrand, ministre de la Santé, sont inquiétants… 50 % des Français se plaignent de leur sommeil. Un tiers souffrirait d’insomnies liées à un état de stress et d’anxiété fort. 10 % des personnes souffrant de troubles du sommeil prendraient des médicaments pour dormir. L’étude TNS Healthcare révèle que plus du quart de la population française souffre de troubles du sommeil, 45 % des actifs français disent manquer d’énergie et de dynamisme au travail et que 29 % ont des problèmes de concentration dans leurs activités professionnelles (…)


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Ces chiffres ne surprennent guère si nous considérons le fait que 25 % des Français dorment moins de six heures par jour.

La privation de sommeil est grandissante en France. Elle trouve son explication dans nos modes de vie et de travail. Les conséquences sur la santé peuvent être dramatiques, sans pour autant nous inciter à changer notre rythme quotidien. Le manque de sommeil constitue un risque accru dans le développement de pathologies lourdes comme l’infarctus, l’hypertension artérielle, la prise de poids, l’obésité, la dépression et même le diabète.

Une cause majeure de santé publique ?

Le Dr Eve Van Cauter a réalisé une étude sur le diabète en 2001 à Philadelphie, aux États-Unis. Elle a pu établir que le manque, les troubles du sommeil et l’insomnie limiteraient de 30 % la capacité de l’organisme à métaboliser le sucre dans le sang entraînant une baisse de la sécrétion d’insuline.
Cela aurait également des répercussions sur la prise de poids excessive et l’obésité, problèmes de santé majeure pour les Américains.

Le manque de sommeil engendrerait un vieillissement prématuré. En dormant seulement quatre heures par nuit pendant six nuits consécutives, un jeune de 20 ans présenterait les mêmes caractéristiques physiologiques qu’un individu de 60 ans. Le Dr Eve Van Cauter a montré notamment que la production de cortisol, hormones du stress, grimpait rapidement, causant hypertension et perte de mémoire.

Un impact économique exorbitant

Le rapport remis à Xavier Bertrand souligne encore l’absence ou le manque de formation des médecins sur les problématiques du sommeil ; des délais de prise en charge très ou trop longs (il faut un délai de 11 ans entre le premier symptôme et le diagnostic d”une narcolepsie !), le manque d’information du grand public sur le sommeil et ses troubles. Il met aussi en lumière la non-reconnaissance de la part de la santé publique du caractère indispensable du sommeil. Ce qui tendrait à expliquer en partie qu’en France : 77 % des personnes souffrant de troubles du sommeil ne sont pas prises en charge ; 85 % des troubles ne sont jamais diagnostiqués ; et 75 % des narcoleptiques ne sont pas médicalement pris en charge.

Le déficit de sommeil représente un coût global considérable pour l’économie d’un état. Il avoisinerait les 100 milliards de dollars chaque année aux États-Unis dont presque la moitié est directement imputable à des accidents liés aux troubles du sommeil. En France, seule une personne sur cinq est traitée pour troubles du sommeil. Entre absentéisme (5 semaines d’arrêts de travail supplémentaires pour un individu souffrant du syndrome d’apnées du sommeil), chute de la productivité et de la performance, baisse de la vigilance engendrant des accidents au travail et sur la route, augmentation du nombre de personnes souffrant de troubles du sommeil (plus de 80 maladies s’y rattachent), la France est en train d’emprunter le même chemin que les États-Unis. On sait, par exemple, que le coût direct imputé à l’insomnie chronique représentait 1,55 milliards d’euros en 1999. Il faut savoir, aussi, que les personnes souffrant d’insomnie sévère consultent deux fois plus leur médecin, sont plus souvent hospitalisées et consomment 2,6 fois plus de médicaments. Les maladies du sommeil non-prises en charge peuvent engendrer des coûts sociétaux très lourds avec notamment des accidents vasculaires cérébraux, de l’hypertension et des dépressions quelles que soient les tranches d’âges. Les troubles du sommeil sont l’une des causes principales de l’institutionnalisation des personnes âgées.

Il est évident que l’homme moderne dort peu et dormira sans doute encore moins dans les années à venir. Le sommeil est désormais un enjeu et mérite qu’on lui accorde une attention toute particulière. Il nous semble important de l’inscrire comme une cause majeure de santé publique.

Conférence de presse de Xavier Bertrand sur le sommeil