Logiciels libres (2) : l’aventure Wikipédia (1)
26 octobre 2006 dans Pratique par Franck
Mise en ligne en mars 2001 dans sa version française avec l’ambition de refléter de manière quasi exhaustive l’ensemble du savoir, l’encyclopédie “libre au contenu ouvert”, aujourd’hui forte de 263.000 articles, 3.400 contributeurs et 4.355.000 visiteurs uniques mensuels, a réussi son incroyable pari éditorial… ce qui était loin d’être gagné d’avance !
Comptabilisant plus de 260.000 articles (contre 30.000 pour Universalis et 36.000 pour Encarta), Wikipédia a réussi à s’imposer en seulement cinq ans comme “la” nouvelle référence du savoir. Et pourtant, voilà bien un projet qui n’a cessé d’être controversé, attaqué de toutes parts, y compris dans ses rangs, et même par certains de ses fondateurs… Rançon du succès ?
Pas seulement, car avant même de devenir leader, l’encyclopédie libre, dont les principes du wiki reposent sur l’autorégulation d’une communauté et non sur l’autorité de quelques-uns, a d’abord été perçue comme un projet “anarchiste”. Pourtant, non seulement Wikipédia s’en défend formellement, mais son principe de publication repose au contraire sur des règles précises, avec une vraie hiérarchisation des pouvoirs techniques. Et surtout : Wikipédia n’est pas Arnachopédia. L’argument étant maintenant rangé au placard, ses actuels détracteurs préfèrent parler d’encyclopédie “gauchiste” ou “ultra-libérale”… selon le bord où ils se placent ! Ou, plus politiquement correct : de “projet voué à l’échec”.

Signe d’une transparence exemplaire, les autres critiques à l’égard de Wikipédia sont recensées dans une section du wiki leur étant entièrement consacrée. Parmi les principaux reproches : danger d’une dictature de la majorité, anonymat des contributeurs, absence de médiateur et de filtrage en fonction des compétences de chacun, vandalisme par des trolls, risque de propagation d’informations (volontairement ou non) erronées, ainsi que les risques de manipulation, de propagande ou de prise de pouvoir par des minorités, des partis politiques ou des sectes….
Parmi les arguments les plus crédibles, ceux de Daniel Schneidermann (Arrêt sur Images) qui exprime “les inquiétudes que suscite [pour lui] l’émergence possible d’un nouvel organe de référence parfaitement anonyme, et donc vulnérable à toutes les manipulations. Qui aura le temps et l’énergie nécessaires pour actualiser, jour après jour, Wikipédia ? Les plus impliqués, les plus militants, les mieux organisés.”
Wikipédia relate ainsi la réaction du journaliste à la découverte de l’article le concernant : “D’abord, ça fait drôle. Ensuite, ça glace un peu. Ça glace, parce que ce texte est anonyme. Je ne sais pas qui a écrit ça. Je ne sais pas qui a choisi, dans les mille actes publics qui composent ma carrière, cette poignée de faits et de mots, plutôt qu’une autre. Mais chacune de vos phrases, monsieur (ou madame) le (la) biographe anonyme, en apparence purement informative, est pourtant un éditorial masqué. Chacun de vos choix (longueur, brièveté, ou absence de tel ou tel épisode) est… un choix, justement. Raconter, c’est choisir un récit, parmi mille possibles“. Des réactions légitimes qu’ont d’ailleurs pu avoir certains élus (ou célébrités) en découvrant leur biographie sur Wikipédia… car, ironie du wiki, la personne directement concernée n’est plus la mieux placée pour écrire sa bio !
Au milieu de ces débats de fonds récurrents, les initiatives anti-Wikipédia ont fait florès. Parmi les plus drôles, des parodies comme Uncyclopedia, “l’encyclopédie de non-information politiquement incorrecte” ou la Désencyclopédie “source en pleine évolution d’informations utiles et fiables, écrite entièrement par des singes savants”. “Ils viennent d’écrire 1 911 livres de la Bibliothèque nationale de France” nous précise le site… et l’on ne peut que (sou)rire en lisant l’article sur Wikipédia !
D’autres sites plus virulents, comme Wikipédia Watch ont préféré la critique systématique en s’engouffrant dans chaque faille du projet et en s’attaquant à la personnalité de son fondateur, Jimmy Wales.
Mais pendant que les chiens aboient… l’audience dépasse les espérances ! Et le nombre de contributions du Wikipédia francophone ne cesse d’augmenter à un rythme malthusien. Il franchit ainsi la barre symbolique des 100.000 articles à grands renforts de communiqués de presse en avril 2005… puis atteind les 200.000 avant la fin de la même année. Avec aujourd’hui plus de 350.000 billets, Wikipédia se démarque plus que jamais des autres encyclopédies par la place qu’elle accorde à la culture populaire, sans pour autant nuire à celle dite “classique”.

Wikipédia n’aura donc pas été cette “marche inéluctable vers la médiocrité” que les sceptiques prédisaient mais aura, au contraire, démontré que l’auto-régulation d’un groupe autour du savoir était possible. Une étude de la revue Nature montre que l’encyclopédie libre Wikipedia atteint aujourd’hui quasiment le même taux de fiabilité que Britannica, l’encyclopédie de référence en langue anglaise. Le rapport est en accès libre ici, avec son tableau de comparaison détaillé.
> Wikipédia… une “série dans notre série” sur les logiciels libres, à lire sur blog-territorial en cinq actes : l’aventure Wikipédia (1), Wikipédia et Citizendium (2), vos premiers pas sur Wikipédia (3), quid des collectivités ? (4), Wikipédia et le wiki “territorial” (5)
Logiciels libres (1) : les collectivités libérées
blog-territorial met en place le wiki-territorial
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Franck, l’étude de la revue Nature date de plusieurs années (2005) et souffre elle aussi de quelques critiques (des étudiants de Sciences Po ont publié un ouvrage entier exclusivement consacré à la critique de cette étude http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=6&srid=63&ida=8902 ). Le point le plus faible de l’étude réalisée par Nature est que la comparaison entre Wikipédia et Britannica portait sur des définitions à caractère scientifique. Or aux débuts de l’aventure Wikipédia, les contributeurs étaient principalement des scientifiques. Il n’est dès lors pas étonnant que leurs articles soient de très bonne qualité.
Cette qualité est-elle toujours au rendez-vous aujourd’hui, alors que le nombre de contributeurs et de sujets traités a explosé ? Aucune étude ne permet de le démontrer… Mais aucune étude ne permet d’affirmer le contraire…
L’aventure Wikipédia est un phénomène exaltant. L’auto-régulation d’un groupe ouvert (la notion de “groupe ouvert” est essentielle car elle caractérise la différence entre Wikipédia et les autres projets mobilisant les compétences de plusieurs personnes dans le cadre d’un “groupe fermé”) peut conduire à un haut niveau de qualité. Mais ce haut niveau de qualité ne garanti pas l’excellence en toutes circonstances.
Se pose dès lors le problème crucial de l’usage que nous faisons de Wikipédia et du recul que nous prenons vis-à-vis des informations que nous pouvons y trouver. L’hyper-domination du tandem “Google-Wikipédia” nous conduit à atterrir très fréquemment sur cette encyclopédie lorsque nous faisons des recherches en ligne. Et la paresse ou le manque de temps nous invite à nous limiter à cette seule source, quand bien même la sagesse devrait nous pousser à poursuivre nos investigations. Wikipédia devient alors pour chacun d’entre nous une source exclusive (parce que gratuite et facilement accessible) et ses erreurs finissent par s’imposer comme des vérités à force d’être reprises par tous.
Une anecdote pour illustrer mon propos et conclure :
Chaque année, le Groupe Territorial décerne à une personnalité le “Prix de l’éthique”. En 2010, c’est Florence Aubenas qui a été récompensée. Pour la remise du prix, le lauréat de l’année précédente était chargé d’une allocution brossant le parcours et les mérites de Florence Aubenas. A la fin de son intervention, Florence Aubenas prend le micro et lui dit : “Vous avez lu tout ça sur Wikipédia ! Je le sais, car en fait je n’ai jamais fait telle chose. C’est une erreur contenue dans ma biographie sur Wikipédia. Quand je l’ai découverte, je ne l’ai volontairement pas corrigée. Comme ça maintenant je sais qui utilise Wikipédia”…
Philippe tu n’as peut-être pas remarqué que cet article, qui faisait référence à l’étude Nature de 2005… je l’avais publié en 2006, à la préhistoire du web 2.0 !!
Notre gentil community manager importe petit à petit les “articles phares” de l’ancien BT sur la nouvelle plateforme… et je redécouvre donc celui-ci qui – c’est certain – a pris un vrai coup de vieux ! Il est évident que je ne dirais plus la même chose. Si les fondamentaux restent, je les modérerais certainement de retours sur expérience comme ceux que tu précises (je ne connaissais pas l’anecdote de Florence Aubenas mais elle est excellente). Tout en restant persuadé de l’intérêt fondamental de cette (seule vraiment réussie à l’échelle planétaire) expérience majeure de crowdsourcing, y compris sur l’intérêt “d’éveil” de sa “marge d’erreur / imprécisions” qui nous FORCE à l’esprit critique et oblige tout travail sérieux à revérifier les sources.