Fonctionnaires : cette communauté qui s’ignore

28 mars 2012 dans Actualités, Web 2.0 par Yohan

Depuis 2009, les professionnels du secteur public disposent de quatre réseaux sociaux pour échanger, s’entraider et produire du contenu. Malgré des approches différentes, ces plateformes peinent à atteindre leurs ambitions. Tour d’horizon de ces initiatives 2.0.


Notre histoire commence au début des années 2000. La société en pleine mutation se meut dans un nouveau paradigme, celui de la participation. Autrefois statique et unidirectionnelle, la société de communication s’imprègne progressivement de la dernière tendance : le web 2.0. Nous sommes entre 2003 et 2004 et les premiers réseaux sociaux apparaissent. Derrière le nom barbare de “web 2.0″ qui ressemble plus à une mise à jour informatique qu’à une réelle révolution se cache pourtant un changement profond des comportements et des approches communicationnelles, humaines et sociétales.

Une idée “blowing in the wind”

Les premiers d’entre eux – les réseaux sociaux – furent d’abord généralistes. Ouverts au plus grand nombre, on ne pensait pas encore segmentation et on convenait tous qu’une communauté web ne pouvait survivre que si elle était suffisamment fournie en membres. Les choses évoluant à près de 300.000 m/s – vitesse de la lumière – il fallut attendre peu de temps pour voir se développer les premiers réseaux sociaux dits “professionnels”. Nous ne parlons pas ici de LinkedIn ou Viadeo mais bien des médias sociaux fédérant les corps constitutifs d’une même profession. Mais alors, quel métier conviendrait à la mise en place d’un réseau social pro. ? Pensons “quanti”. La première entreprise de France ? La réponse n’est pas artisanale, oubliez le matraquage publicitaire. Ils sont entre 4 et 6 millions en France selon les chiffres et certains candidats à l’élection présidentielle vous diront que c’est beaucoup trop : ce sont les fonctionnaires.

Comme bien souvent en matière de “2.0″ les États-Unis ont été les précurseurs. Créé en 2008 par Steeve Ressler, Govloop est devenu très rapidement le lieu de rencontre des fonctionnaires américains désireux de partager leurs bonnes pratiques. Ce réseau social permet d’avoir un profil, de créer son blog, de publier des photos et de créer des évènements. Il regroupe aujourd’hui plus de 40.000 agents publics. Le concept fit également des petits australiens, hollandais, brésiliens et israéliens. On pouvait alors s’attendre à une version “frenchie” du concept américain. Ce fut chose faite en 2009 lorsque Nicolas Truet lança Cyber Collectivité, un réseau social destiné aux fonctionnaires territoriaux. Et comme le dit Philippe Duret, porteur du projet Expert Public, “à un moment donné, cette bonne idée flottait dans l’air” et nous eûmes non pas un réseau social mais quatre en à peine six mois. Dans l’ordre chronologique : Cyber Collectivité, Apronet, Expert Public et Canal Public.


Un pour tous, tous pour un

Quatre réseaux sociaux destinés à une même communauté, on pouvait déjà douter de la pertinence de la multiplication des initiatives. Toutefois, en creusant la question, on constate de vraies différences entre ces différentes plateformes. Tout d’abord, leur cible. Chacun de ces projets ne vise pas la même communauté. La fonction publique est riche et se prête à des segmentations plus ou moins précises. Ainsi les réseaux Apronet et Cyber Collectivité sont avant tout destinés aux fonctionnaires territoriaux. Même si Nicolas Truet, fondateur du second nous a confié qu’ “on se tourne plus vers les personnes à responsabilité dans les collectivités, mais ce n’est pas du tout une condition pour y appartenir”. De son côté Canal Public se dit, plus largement, “ouvert aux professionnels du service public” et Expert Public veut, plus spécifiquement, “fédérer la communauté des blogueurs issus du monde territorial”.

Autre différence fondamentale. Expert Public se distingue de ses concurrents car sa “première fonction, c’est d’être avant tout une plateforme multi-blogs”. Nos quatre mousquetaires permettent tous à ses membres de créer leur blog mais seul Expert Public priorise cet outil 2.0. Apronet, Cyber Collectivité et Canal Public sont d’abord axés sur la partie réseau social au sens propre du terme : création d’un profil, partages et échanges.

Pour la plateforme lancée par Le Groupe Territorial “la technologie pour en faire un réseau social existe mais ce n’est pas la plus développée ni la plus active”. Cela fait-il d’Expert Public un réseau social en avance sur ses concurrents ? Les chiffres parlent en sa faveur. Cependant certains détracteurs soutiendront que le blog est mort. Libre à chacun d’apprécier la chose. Le fait est que ce réseau se distingue de ses concurrents par cette particularité. Preuve en est, cela ne vous a pas échappé, blog-territorial.fr est hébergé sur Expert Public.


De l’origine des espèces 2.0

Revenons-en au commencement et à la question fondamentale du “pourquoi”. Pourquoi un réseau social dédié aux acteurs du monde public ? Philippe Batreau, fondateur de Canal Public, nous rappelle l’ère du “1.0″ et l’importance du mail dans les échanges entre fonctionnaires : “l’idée du réseau professionnel c’est de faire passer sur le web ces échanges qui auparavant n’avaient lieu que par courrier électronique”. Quant à Nicolas Truet de Cyber Collectivité, il nous remémore le temps où “il y avait des listes gérées par des magazines territoriaux et quelques communautés basées sur des forums de discussion”. Il nous confie d’ailleurs avoir eu l’idée de ce réseau social dès 2003, date à laquelle il a déposé le nom de domaine.

Mail, forums, fils de discussions, blogs éparpillés… tous les créateurs des réseaux actuels s’accordent pour dire qu’il n’existait pas “de lieu pour fédérer ces acteurs”. Une sorte de communauté passive qui “s’ignore elle-même” selon Philippe Batreau, et qui existait sans se connaître ni s’identifier en tant que communauté propre. C’est dans ce contexte que naquirent, dès la fin 2009, quatre réseaux sociaux dédiés aux acteurs du monde public. Deux ans plus tard, qu’en est-il de ces initiatives ?

L’avenir appartient à ceux qui réseautent tôt

Une analyse purement chiffrée nous oblige à tirer un bilan mitigé de ces expériences. Rappelons-le, les effectifs de la fonction publique s’élèvent à près de 6 millions de personnes, tandis que le nombre cumulé de personnes inscrites sur les quatre structures représente à peine 3 000 personnes (et ne comptons pas les doublons), soit 0,05% des fonctionnaires. Que signifie vraiment ce chiffre ?


Nicolas Truet avait écrit un article sur Cyber Collectivité l’été dernier à ce propos. Il concluait que la faible présence des fonctionnaires sur ces réseaux pouvait s’expliquer en partie par l’absence d’un volet “recrutement”. En commentaire, une autre analyse pointait également du doigt le fameux devoir de réserve des fonctionnaires. Les agents publics auraient-ils du mal à se “lâcher” sur le web 2.0 ? Disons le franchement, pourquoi un fonctionnaire aurait-il plus peur de parler de sa collectivité qu’un salarié de son entreprise ? Serait-ce un phénomène anthropologique, sociologique ou culturel inexpliqué ?

Une explication plus prosaïque peut déjà être apportée : l’éparpillement. Malgré les différences bien réelles qu’il peut exister entre ces quatre réseaux sociaux, leur nombre pose problème. Cela fait hélas partie des guéguerres habituelles d’internet et plus particulièrement du web 2.0 : la concurrence ne dure qu’un temps car l’utilisateur cherche la simplicité. Il y a donc fort à parier qu’à terme, certains de ces réseaux disparaîtront tandis que d’autres se maintiendront, et à long terme, peut-être, émergera un réseau leader. Reste à savoir lequel…

Nous ne trancherons pas ici la question car avant toute chose il convient de comprendre que deux approches du problème existent. La première, celle d’Expert Public, privilégie la création de contenu, ce qui se manifeste par la prolifération de blogs. Alors que la seconde, celle des trois autres réseaux, prône l’échange et l’entraide entre les acteurs. Deux visions fondamentalement différentes mais qui, toutefois, ne sont pas incompatibles. Govloop l’a fait, pourquoi pas nous ?